POSSIBILITÉ
OU UTOPIE?
UNE
AUTOÉLECTRIQUE FABRIQUÉE AU QUÉBEC
Le calcul est tout simple. Au prix actuel du litre d’essence, chaque
automobiliste québécois dépense environ 40$ pour
rouler 400 kilomètres. Avec une voiture électrique
comme celles qui seront bientôt mises sur le marché par
Nissan, le coût pour rouler 400 kilomètres serait de 2,25$.
PHOTOMONTAGE LA PRESSE
Chaque année, notre automobiliste dépense ainsi 2080$ en
essence s’il roule 400 kilomètres par semaine, comparativement
à 234$ si sa voiture était électrique.
Si seulement le quart des six millions de véhicules
immatriculés au Québec étaient électriques,
l’économie serait considérable pour les automobilistes,
mais
aussi pour tout le Québec, qui ne produit pas de pétrole
mais qui a de l’électricité en quantité.
Qu’est-ce que le gouvernement attend pour favoriser une percée
de l’auto électrique au Québec ? Cette question, beaucoup
de gens se la posent. André Mainguy, un lecteur assidu
de La Presse, l’a posée à beaucoup de monde. Voir
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Pourquoi
pas ? La province a les atouts pour se tailler une place dans une
industrie prometteuse, lance un
spécialiste
Les Québécois, chefs de file de la voiture verte?
L’idée plaît à Patrice Jalette, professeur à
l’Université de Montréal et membre du Centre de recherche
interuniversitaire sur la mondialisation et le travail.
« Pourquoi pas ? dit-il. C’est en plein le temps pour ce genre de
projet. » Le Québec pourrait profiter de la crise actuelle
pour se positionner dans une industrie promise à un brillant
avenir,
selon lui.
La condition essentielle de la réussite est de « partir de
nos capacités et notre expertise », précise-t-il.
En plus de l’électricité, le Québec a de
l’expertise dans les piles, grâce à Institut de recherche
d’Hydro-Québec qui travaille depuis des années sur ce
filon et qui a fait des petits (voir autre texte). Il a des centres de
recherche et des ingénieurs. Il produit de l’aluminium, un
métal recyclable fabriqué avec de l’énergie
renouvelable qui
est de plus en plus utilisé dans la fabrication de voitures.
Tout ceci « est susceptible d’attirer les entreprises, croit le
professeur. On a peut-être une longueur d’avance ».
Il faut bien sûr faire valoir ces atouts. Partout dans le monde,
les pays utilisent des incitatifs financiers et fiscaux pour attirer
les investissements. Ce qui fait la différence, ce n’est
pas le carnet de chèques, c’est le leadership et la vision
à long terme, explique-t-il.
Patrice Jalette ne croit pas qu’il faut se laisser décourager
par l’expérience passée avec les constructeurs
automobiles (GM et Hyundai). Ni par l’objection souvent entendue que le
Québec est un trop petit marché. Quand on a comme nous un
accès au marché américain, on ne peut pas se
considérer comme un petit marché, estime-t-il.
Autre avantage: les constructeurs de voitures électriques qui
veulent vendre leurs voitures à ceux qui se soucient de
l’environnement peuvent apprécier que leur produit soit
entièrement
construit avec de l’énergie verte. « De plus en plus,
l’ensemble du processus de fabrication est pris en compte par les
consommateurs et pas seulement le produit fini. »
Comment en effet vendre une voiture verte construite en Chine avec du
charbon ou aux ÉtatsUnis avec du gaz naturel ou du charbon?
Cette préoccupation croissante pour l’ensemble du processus, ou
l’empreinte environnementale d’un produit, pourrait avantager le
Québec.
Alors par où commencer ? Il faut penser autrement,
suggère le professeur. Attirer un constructeur de voiture
électrique peut se faire sans dépenser des tonnes
d’argent public.
Ça pour rait ne r ien coûter du tout, croit pour sa part
Sylvain Castonguay, ingénieur et directeur technique du Centre
national du transport avancé de Saint-Jérôme.
Selon lui, il est possible de concevoir une industrie du
véhicule électrique en taxant les grosses
cylindrées et en utilisant le produit de cette taxe pour attirer
les entreprises.
Volonté politique
La volonté politique et l’engagement à long terme peuvent
faire plus que l’argent pour atteindre ce genre d’objectif, croit
Sylvain Castonguay.
Par exemple, les crédits d’impôt accordés dans le
dernier budget du Québec à ceux qui feront l’achat d’un
véhicule hybride ou électrique sont un signe positif,
à condition d’assurer l’industrie que ces encouragements sont
là pour rester et qu’ils ne disparaîtront pas sans
préavis.
C’est malheureusement ce qui s’est passé avec l’aide d’Ottawa
à l’achat de véhicules à faible consommation
d’essence, accordée en 2007. Très populaire,
cet incitatif a disparu sans crier gare, parce que le gouvernement
fédéral s’est rendu compte que son programme profitait
surtout à Toyota, mais pas aux manufacturiers américains
présents
au Canada, dont aucune voiture ne pouvait se qualifier.
Le Canada et le Québec ont non seulement très peu
d’incitatifs au développement des véhicules
électriques, ils n’ont pas non plus de vision à long
terme à
proposer aux investisseurs. « Pourquoi pensez-vous que Tata
Motors a décidé de tester le moteur électrique
d’Hydro-Québec en Norvège? Parce que ce pays a une
volonté connue de réduiresadépendance
au pétrole et il prend les moyens pour y arriver. »
Avo i r u n e vision à long terme et la faire connaître,
taxer les véhicules conventionnels et détaxer les
hybrides et les tout-électriques. C’est ce que le Québec
pourrait faire pour se tailler une place dans la nouvelle industrie des
transports, estime Sylvain Castonguay.
« Si le Québec ne comprend pas ça à court
terme, on va rater le bateau. »
Avec des collègues universitaires, le professeur Patrice Jalette
a signé récemment dans La Presse un plaidoyer pour sauver
l’industrie manufacturière au Québec, pratiquement
en voie de disparition.
« La nouvelle économie, ce sont des industries
manufacturières innovantes, performantes, technologiquement
à la fine pointe, avec une maind’oeuvre qualifiée qui
bénéficie
de bonnes conditions de travail et qui contribuent ainsi à la
prospérité de l’économie québécoise
dans son ensemble », écrivaient-ils.
C’est une définition qui s’applique parfaitement à
l’industrie de transport électrique.
Non,
vraiment pas
Il
vaudrait mieux concentrer nos énergies dans les batteries
Christian Roy, spécialiste en études et en
stratégies d’innovation chez Secor, est d’accord sur une chose:
avec son électricité renouvelable, le Québec peut
espérer
une place de choix dans les nouveaux modes de transport.
Selon
un spécialiste
en études et en stratégie d’innovation, il serait
possible d’exploiter des créneaux spécialisés et
exportables, un peu comme les voitures à basse vitesse ZENN
assemblées
à Saint-Jérôme.
Mais ce ne sera pas dans la voiture électrique, selon lui.
Plutôt dans les batteries et les accumulateurs. « Il y a
là une énorme grappe industrielle pour le Québec
», assure-t-il.
« Notre grande force, c’est d’avoir une énergie stable. Le
jour où la capacité de stocker et de transporter cette
énergie va être au point, ça va changer la face
du monde », dit-il.
Grâce à l’Institut de recherche d’Hydro-Québec, des
progrès énormes se font dans l’amélioration des
procédés de stockage de l’énergie, qui
sont au coeur du développement des véhicules
électriques.
Partout sur la planète, la course à la batterie plus
efficace et moins coûteuse à produire est en cours.
« Le jour où les accumulateurs seront au point, les
fabricants vont les prendre et les mettre dans leurs voitures qu’ils
vont pouvoir vendre moins cher », prédit Christian Roy. Ce
pourrait
bien être une technologie mise au point au Québec, selon
lui.
Le spécialiste ne croit pas que le Québec puisse attirer
un constructeur de voitures électriques sur son territoire avec
son électricité verte et pas chère. «
L’électricité
compte pour moins de 10% du coût de production d’une voiture
», explique-t-il.
Le Québec n’a ni la maind’oeuvre abondante, ni les
réseaux de distribution nécessaires pour construire des
voitures électriques, selon lui. Il ne deviendra pas non plus un
LA
BATTERIE PARFAITE SERA-T-ELLE QUÉBÉCOISE ?
La voiture électrique ne pourra pas se développer sur une
grande échelle à moins qu’une batterie plus efficace et
moins coûteuse à produire soit mise au point. C’est
actuellement le chaînon manquant pour la commercialisation de
véhicules non polluants.
C’est LA composante-clé, dit Michel Gauthier directeur
général de Phostec, une entreprise de Saint-Bruno dont le
produit pourrait révolutionner le transport électrique.
Ce produit, c’est le phosphate de fer et de lithium (LiFePO4) qui est
à la fois performant, écologique et plus
sécuritaire que les autres composés utilisés
actuellement
dans la fabrication de batteries destinées aux véhicules
électriques.
Phostec produit actuellement 300 tonnes par année de cette
poudre, qu’elle vend à des fabricants de batteries. Une
deuxième usine est actuellement dans ses cartons, pour une
production
de 2500 tonnes par année.
Le procédé breveté de Phostec est issu des travaux
de recherche d’Hydro-Québec, de l’Université de
Montréal et de l’Université du Texas. L’entreprise
appartient maintenant à 100% à une entreprise allemande,
SudChemie, dont le siège social est à Munich.
Le produit commercialisé par Phostec intéresse notamment
Bathium, la filiale du Groupe Bolloré qui a racheté
l’usine Avestor de Boucherville, un fabricant de batteries fondé
par Hydro-Québec et revendu récemment à vil prix
aux Français.
Ces batteries équiperont la voiture électrique produite
par le Groupe Bolloré et l’Italien Pinnfarina, qui devrait
être mise en marché simultanément en Europe, aux
États-Unis et au Japon.
Possibilité
ou utopie?
Le ministre des Ressources naturelles, Claude Béchard, le
président d’Hydro-Québec, Thierry Vandal, la ministre de
l’Environnement, Line Beauchamp et une foule de responsables politiques
ont déjà reçu les longs courriels de cet
ingénieur retraité d’Hydro-Québec. Ceux qui ont le
pouvoir de changer les choses ne lui ont jamais répondu.
André Mainguy ne comprend pas pourquoi le gouvernement
n’investit pas dans la création d’une industrie de la voiture
électrique qui non seulement nous libérerait du
pétrole
et de sa pollution, mais qui pourrait améliorer sensiblement la
balance commerciale du Québec.
L’argent consacré à l’achat d’essence enrichit les
producteurs de pétrole de la mer du Nord, du Mexique et de
l’Arabie Saoudite. Les dépenses en électricité
consommée pour rouler reviendraient à Hydro-Québec
et au gouvernement québécois.
Mais surtout, le Québec pourrait se doter d’une industrie de
pointe qui générerait des emplois intéressants et
des retombées économiques importantes.
L’industrie de l’automobile est en train de se redéfinir, c’est
le temps de faire valoir nos avantages, estime André Mainguy.
« Ici, on n’a pas de vision, on a de la difficulté
à penser différemment de ce qu’on a toujours fait
», déplore-t-il.
Grâce à son électricité abondante et pas
chère, le Québec peut-il attirer ici des constructeurs de
véhicules électriques. Si oui, qu’estce qu’on attend
? Sinon, pourquoi?